… J’opte pour le camping et l’autonomie que procure ce mode d’hébergement. Seulement, voilà, ce « luxe » a une conséquence : le poids que représente tout le matériel nécessaire. Il faut trouver un porteur. Le « Carrix », je n’y crois pas, j’ai passé ma vie professionnelle entre les chariots et les caddies, je préfère un porteur moins technologique et plus naturel. Le cheval de bât, c’est trop cher et trop compliqué. C’est ainsi que je me suis orienté vers la solution d’un âne qui, lui, est un animal rustique, économique et surtout sympathique. Mais je n’y connaissais rien en âne. Je commence donc par suivre un stage d’ânier dans le Lot. Je continue par faire l’acquisition d’un âne chez un éleveur spécialisé dans la Nièvre. Il est né l’année des N (comme pour les noms des chiens ou des chats, il y a des lettres qui désignent le millésime). Cet âne au regard malicieux et au comportement rebelle, s’appellera donc Noé. Car selon l’étymologie hébraïque, Noé signifie nûah, la Paix, ou naham, il consolera (Gn 5,29). Son nom lui sera peut-être plus lourd à porter que les bagages qu’il aura sur le dos, mais il l’assumera et s’en acquittera à merveille.
Après quelques séances d’entraînement et une traversée des Vosges de quinze jours en juillet 2003, nous sommes enfin prêts, tous les deux, ce 21 mars pour le départ.
… Noé est là, je me protège derrière lui en cas de vent latéral, je l’observe et constate que même tout trempé et dégoulinant de la pluie incessante, il ne bronche pas, il ne se plaint pas, il avance régulièrement à une allure de quatre kilomètres à l’heure sans protester. Grâce à ce métronome, j’arrive à passer ces premiers jours qui sont les plus pénibles sur mon Chemin.
… Car Noé n’apprécie guère ces longues traversées de villes où il ne trouve pas d’herbe à brouter ou de branches d’arbre à croquer.
… Je me suis enfui avec mon assiette pour terminer mon repas dans le pré, aux cotés de Noé, qui une fois de plus me consola et qui malgré lui me réconcilia avec l’humanité. J’ai compris que dorénavant, il y aura toujours quelqu’un devant, quelqu’un derrière et quelqu’un à coté de nous. Avec ses grandes oreilles avec lesquelles il ne fait qu’écouter, Noé m’a transmis sa formule de la sagesse : « Se taire, et laisser braire ». Et c’est ainsi que je savourai ces derniers instants de délicieuse complicité avec mon âne.
La montée du col de Roncevaux fut la plus belle étape de ce pèlerinage. Je craignais un peu la difficulté provenant du dénivelé important de cette étape, mais j’avais oublié que nous avions déjà deux mois de marche derrière nous et plus de mille trois cents kilomètre dans les sabots, donc que nous étions au mieux de notre forme physique. Partis avant sept heures de Huntto, nous sommes arrivés vers midi au col de Lepoeder.
… C’est à l’albergue du monastère de Roncesvalles que j’entendis pour la première fois cette expression : « no tienda, no burro » ( pas de tente, pas d’âne). Jusqu’à Santiago j’entendrai cette exclamation de façon presque quotidienne. Sauf à quelques exceptions près (Cizur Menor, Rabanal et Ribadiso), on n’est pas le bienvenu en Espagne avec un âne. Cela peut aller de l’injonction simple, à la menace de faire appel à la Guardia Civil (Viana), jusqu’à l’expulsion par la police municipale (Villafranca del Bierzo). Pourquoi l’âne, qui était mon passeport de sympathie lors de toute la traversée de la France et m’a aidé à ouvrir toutes les portes, devient-il ici en Espagne quelque chose de redouté et de repoussant. Je pense avoir trouvé la réponse dans l’explication suivante : l’époque du franquisme n’est somme toute pas si lointaine pour certaines générations. L’âne leur rappelle cette époque et symbolise ainsi la pauvreté dans laquelle vivaient la plupart des gens sous ce régime. Celui qui vient ici avec un âne leur évoque plutôt la pauvreté du SDF et risque de ressembler à un « voleur de poules ». Alors qu’en France cela fait bien longtemps que le monde rural n’utilise plus les ânes pour le travail et qu’au contraire il est devenu symbole de loisirs et de sympathie.
… Après quelques tracasseries administratives (car on ne pénètre pas à Santiago avec un âne sans être en possession d’une autorisation dûment tamponnée par la Guardia Civil), nous posons enfin nos pieds et nos sabots sur la borne zéro de la plaza del Obradorio."
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